Point de départ de l’industrialisation, la machine à vapeur a entrainé la mécanisation d’un grand nombre d’activités historiquement réalisées de la main de l’homme, comme le filage ou le tissage. Cette multiplication des machines dans l’industrie a peu à peu suscité la méfiance de l’opinion publique : la machine intrigue la société. Mal connues et mal comprises, perçues comme négatives, les machines semblent effrayantes, elles dépossèdent l’homme de ses compétences et semble le déshumaniser. La société a peu à peu conscience que la machine influence le corps humain de façon visible avec des modifications corporelles et de façon plus discrète avec la modification des processus cognitifs.

 

Les effets de la machine sur le corps humain.

 

Influence néfaste de la machine sur le corps humain.

Les objets techniques peuvent avoir une influence sur le corps humain et notamment sur les capacités sensorielles de l’être humain. A titre d’exemple, les machines sont nombreuses à émettre un bruit. Celui-ci peut être voulu par le concepteur ou bien dû au fonctionnement de la machine : bruit des roulements mécaniques, alarmes automatiques, frottements, etc. Le bruit, à partir d’un certain seuil, peut être dangereux pour l’être humain. L’INRS[1] considère qu’une exposition à plus de quatre-vingt décibels pendant une durée de plus de huit heures met en danger l’ouïe. La personne ainsi exposée risque la surdité, qui est un handicap sensoriel irréversible et grave. Le bruit, entrainant la surdité à plus ou moins grande échelle selon la fréquence, impacte la santé des hommes dans son ensemble : du système nerveux au système digestif.

L’utilisation de machine modifie aussi la posture naturelle de l’homme et le pousse, dans certains cas, à effectuer des gestes nocifs pour sa santé – sans que celui-ci s’en aperçoive forcément ou alors de façon différée. On observe depuis une dizaine d’année l’augmentation du nombre de troubles musculo-squelettiques notamment en raison de la multiplication de l’utilisation des écrans. A titre d’exemple, en 2012, les français passaient en moyenne 36h par semaine sur des écrans, tous supports confondus, activités de loisir et professionnelles comprises[2]. A long terme, la mauvaise posture induite par les écrans influence l’organisme de l’être humain : apparaissent alors au fil du temps des troubles musculo-squelettiques particulièrement au niveau des membres supérieurs, des épaules et du dos. Ces troubles sont très invalidants pour l’homme puisqu’ils entravent ses mouvements naturels et les rendent douloureux.

Ainsi nous avons vu que dans ces deux exemples, la machine influence le corps humain de façon négative : création d’un handicap irréversible dans un cas, douleurs et diminution des capacités physique dans l’autre. Plutôt que de l’assister, la machine abîme l’homme dangereusement, de façon insidieuse, parfois lente et souvent irréversible. Elle devient alors un ennemi face à l’homme. Mais ne sommes nous pas dans une position trop manichéenne ? Car la machine est avant tout une création humaine.

 

L’opposition entre homme et machine.

Gilbert Simondon, philosophe français, a travaillé sur la question de la technique et de ses formes d’aliénation. Dans Du mode d’existence des objets techniques[3], il étudie la relation qu’entretien l’homme avec l’objet technique notamment sous l’angle de la culture. Il s’interroge sur l’opposition marquée que fait notre société entre l’homme et la machine.

Pour Gilbert Simondon « l’opposition dressée entre la culture et la technique, entre l’homme et la machine est fausse et sans fondement, elle ne recouvre qu’ignorance ou ressentiment ». En effet cette opposition montre pour l’auteur le refus d’une réalité étrangère qu’est la machine : la culture s’opposant à la technique, elle considère que les objets techniques ne contiennent pas une part d’humain. Or, d’après Simondon, cette opinion se forge sur une méconnaissance de la machine même, de sa nature et de son essence. Il cite l’homme intelligent qui ne comparerait jamais un personnage peint avec une véritable réalité et qui pourtant, parle des machines comme menaçant l’homme, leur attribuant ainsi une âme autonome.

Simondon relève ainsi deux positions contradictoires : la culture pense les objets techniques comme simple matière et à vocation utilitariste et dans un même temps, pense l’objet technique comme « étant animé d’intentions hostiles envers l’homme ». Or, toujours d’après Simondon, une machine « purement automatique » n’est pas intéressante, il faut qu’elle soit dirigée par l’homme, comparant ce dernier à un chef d’orchestre. Le chef d’orchestre dirige les musiciens « parce qu’il joue comme eux […] il les modère ou il les presse, mais est aussi modéré et pressé par eux ». La machine, donc, n’est pas un ennemi de l’homme puisqu’elle a besoin de ce dernier pour fonctionner : elle coopère avec l’homme.

Ce dernier point mis en avant par Simondon est d’ailleurs très justement et joliment illustré par l’artiste polonais Igor Morski dans son oeuvre[4] présentée ci-dessous :

 

IGORMORSKI

Œuvre sans titre, Illustration réalisée pour la presse grâce à des logiciels 3D par Igor Morski (né en 1960) consultable à l'adresse suivante : lien 1  
"L’homme est une machine, fait de métal et de rouages, mais reste dirigé par un être humain. En place et lieu du cerveau se trouve un homme qui reste au commandes de la machine et la fait fonctionner."

 

Ainsi, pour Simondon, si l’individu technique devient l’ennemi de l’homme c’est parce qu’auparavant, à une époque ou seuls existaient les outils, l’homme « centralisait en lui l’individualité technique ». La machine a donc pris la place de l’homme car l’homme accomplissait une fonction de machine, « de porteur d’outils ». D’après Simondon, il est donc nécessaire de repenser l’opposition entre homme et technique, entre homme et machine, sous l’angle de la culture, ce qui nous permet de penser la raison de cette opposition et de mieux la comprendre.

 

S’il n’est pas nécessaire d’opposer systématiquement la machine et la technique à l’homme, il faut reconnaître que dans certains cas, leurs effets nocifs se rapportent sur l’être humain. Toutes les machines ne sont pas dangereuses, il est important que notre société reconnaisse l’utilité de ces outils et qu’elle en valorise les bienfaits. La machine et la technique n’influencent pas seulement le corps physique de l’homme, mais aussi sa façon de penser et de raisonner, ce qui est moins visible et semble plus difficile à évaluer que les transformations corporelles.

 

Les changements cognitifs engendrés par les machines et les nouvelles technologies. 

 

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 Léo Caillard, photographe français de 27ans, s'attache à associer éléments anciens et modernes grâce au photo montage. Cette photo illustre l'article "Pourquoi nous n'apprenons plus comment avant " (Philosophie Magazine, n°62, septembre 2012, p.35). Il s'agit d'associer une figure littéraire (Blaise Pascal), avec l'outil qui a révolutionné la recherche d'information: internet. On pose ici la question de comment l'imprimé a été délaissé au profit du numérique pour le stockage et le de connaissance.

 

 Internet, mémoire et schémas de pensée

« Selon le Centre de Recherche sur la Mémoire et l'Age, la lecture et la navigation sur le Web utilisent le même mode de mémorisation et stimulent les mêmes centres d'activité du cerveau. Mais la recherche sur Internet stimule également des secteurs liés à la prise de décision et au raisonnement complexe. Ce qui constitue à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : avec l'âge, surfer sur la Toile vous aidera à entretenir et à aiguiser vos capacités cognitives, un peu comme les mots croisés[2] ».

L’invention de l’imprimerie a permis, en plus d’accélérer la circulation de l’information, d’inviter le lecteur à réfléchir par lui-même : les hommes ont ainsi la possibilité de se servir aussi habilement de leur imagination que de leur intelligence. Aujourd’hui, l’omniprésence des « nouvelles technologies » repose la question d’un cerveau en modification.

Des experts en philosophie sociologie (comme Marc Prensky et Michel Serres) veulent ainsi mettre le doigt sur un même phénomène : Les personnes nées après 1980 seraient différents des précédentes générations car leur exposition aux nouvelles technologies impacterait leur cerveau, façonnant des modes de pensée et d’apprentissage différents. Marc Prensky, dans son article « Digital Natives, Digital Immigrants », nous explique ainsi que « les enfants du numérique « sont habitués à recevoir l’information très rapidement. Ils aiment les processus parallèles et le multitâche. Ils préfèrent les illustrations aux textes. Ils préfèrent les accès directs (comme l’hypertexte). Ils fonctionnent mieux en étant connectés. Ils avancent par des gratifications immédiates et des récompenses fréquentes. Ils préfèrent les jeux au travail « sérieux» [3]».

Ces nouveaux comportements suggèrent donc une mutation dans les façons de penser. Comme le résume Michel Serres dans son ouvrage Petite Poucette (2012), « ils n’ont plus la même tête : les sciences cognitives montrent que l’usage de la Toile, la lecture ou l’écriture au pouce des messages, la consultation de Wikipédia ou de Facebook n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier [4]».

 Le psychiatre américain Gary Small, spécialiste du cerveau et de la mémoire, nous rappelle quant à lui dans son livre iBrain que la télévision a eu un impact fondamental dans nos vies au siècle dernier. Elle est maintenant remplacée par Internet en tant que première source de stimulation cérébrale. Small choisit d’utiliser la métaphore de la photographie argentique pour expliquer l’impact neurologique des nouvelles technologies. « À chaque fois que nos cerveaux sont exposés à une nouvelle stimulation sensorielle ou à une information, ils fonctionnent comme une pellicule photo exposée à une image. La lumière de l’image passe à travers l’appareil et cause une réaction chimique qui altère la pellicule et crée une photographie», nous dit-il. Le cerveau en est donc modifié à chaque fois[5].

 D’autres experts se sont penchés sur ces évolutions cognitives pour essayer de les comprendre. Gérard Berry, informaticien et professeur au Collège de France, note ainsi que « la numérisation induit ainsi des inversions mentales, autrement dit des retournements de perception quant à des actions élémentaires de la vie courante[6]». Berry prend l’exemple de l’écriture de textes, en expliquant que tandis que « la machine à écrire du XXe siècle associait le temps de l’écriture physique à celui de la frappe, le traitement de texte moderne les dissocie complètement, ce qui modifie considérablement la façon de lier pensée et écriture. » L’expérience de l’espace est elle aussi bouleversée. Ainsi, alors qu’on achetait une carte pour trouver l’endroit où on se trouvait, pour trouver sa destination, on a aujourd’hui toutes les cartes directement dans son téléphone ou GPS, qui nous disent en permanence où nous sommes, avec un itinéraire qui s’affiche automatiquement. Toute l’opération est donc mentalement inversée.

 

Des mutations qui touchent toutes les générations

Certains membres de la génération dite des « migrants du numérique » peuvent être plus imprégnés des technologies numériques, et plus compétents dans ce secteur, que nombre de « natifs ». Marc Prensky lui-même est revenu sur sa distinction entre « migrants » et « natifs » du numérique, car même ceux nés avant 1980 voient leur cerveau modifié par le numérique. Alors qu’on a longtemps cru que le cerveau devenait immuable à l’âge adulte, les neurosciences nous enseignent aujourd’hui qu’il reste malléable. Il ne cesse en effet jamais de détruire des connexions entre les neurones et d’en créer de nouvelles, et ce tout au long de la vie[7].

 

Nouvelle pensée : avis contraires

Pour certains, internet et l’accès aux nouvelles technologies n’a rien changé dans les manières de penser et a « uniquement» permis de faciliter l’accès à l’information et au savoir.

Selon Nicolas Christakis, médecin et professeur de sociologie à Harvard, notre réflexion a donné naissance à l'internet, et l'internet a donné naissance à notre réflexion. Ainsi Internet change notre façon de penser le Monde, mais pas notre façon de penser. L'effet principal de l'internet sur notre façon de penser est donc  difficile à révéler quand il affecte le milieu culturel de la pensée – via un moyen de partage bon marché instantané et global et pas seulement le comportement des utilisateurs[8].

 

Ainsi machines et outils techniques influent-ils depuis toujours non seulement sur le physique, mais aussi sur l’intellect de l’Homme, et ce dès leur création par ce dernier. Ces changements témoignent d’une constante évolution de notre espèce, et obligent parfois à redéfinir (particulièrement depuis l’avènement des « nouvelles technologies ») la notion même d’humanité. Ce concept n’englobe pas seulement corps et esprit, mais également notre rapport à l’Autre. Ce troisième état de l’Homme (en tant qu’Etre social donc), est également bouleversé face à la Technique et à la Machine.

 

 

 



[1] Hélène Malard, « De la tablette d’argile à la tablette tactile », Philosophie Magazine, n° 62, septembre 2012, p.39

[2] Nicolas Carr, Internet rend-il bète ?, 2011.

[3] Marc Prensky, DigitalNatives, Digital Immigrants, 2001

[4] Michel Serres, Petite Poucette,2012

[5] Gary Small, Ibrain, 2009.

[6] Gérard Bary, l’informatique modifie-t-elle notre façon de penser [en ligne]. Le Figaro (20 avril 2012). Adresse : http://www.lefigaro.fr/sciences/2012/04/20/01008-20120420ARTFIG00572-l-informatique-modifie-t-elle-notre-maniere-de-penser.php

5Paris Tech Review, Nouveaux schémas de pensée, quel impact pour l’éducation, février 2015

[8] Hubert Guillaud, Internet a-t-il changé les modes de pensée [en ligne], Le Monde, 26 février 2012

 


[1] http://www.inrs.fr/ Association loi 1901, l‘INRS est un organisme public de référence dans le domaine de la santé au travail financé par l’Etat français.

[3] SIMONDON Gilbert, Du Monde des objets techniques, 1958, éditions Aubier collection Philosophie.

[4] MORSKI Igor, Œuvre sans titre, Illustration réalisée pour la presse grâce à des logiciels 3D consultable à l’adresse suivante http://www.igor.morski.pl/work/